Les gens du pouvoir à Madagascar (1956 – 2002)

Depuis l’Indépendance, les événements politiques ont produit des publications qui, propos partisans rassemblant des rumeurs, n’avaient aucune utilité pour comprendre ce qui s’était passé. Il n’en est pas de même de l’ouvrage de Didier Galibert qui, en bon historien et en bon anthropologue politique, nous donne une thèse de doctorat sur Les gens du pouvoir à Madagascar de 1956 à 2002[1]. Il a vécu les faits de 1990 à 1996 et, comme tout bon anthropologue, a fait ensuite toute une série de « terrains » jusqu’en 2006. Il ne s’agit pas d’une histoire événementielle qui enchaînerait les jours et les nuits comme pour un collier de perles. Le sous-titre : Etat postcolonial, légitimités et territoire dit bien les intérêts de cette recherche : ce que fut l’Etat postcolonial hérité de la période antérieure, sur les difficultés de ses acteurs politiques à faire reconnaître leurs légitimités et à se constituer en classe dirigeante et sur la formation d’un Etat-national sur un modèle démocratique et républicain mal enseigné dans les diverses institutions scolaires.

L’ouvrage est le fruit d’un énorme travail de recherche, pénible pour beaucoup, dans les sources imprimées à la collecte des différents textes de lois, décrets, règlements et autres textes administratifs, mais aussi, en bon anthropologue, dans des entretiens menés avec plusieurs des « hommes du pouvoir » dont cinq sont présentés comme les « informateurs de référence » bien situés socialement et abondamment cités dans le cours de l’ouvrage : anciens ministres, général de gendarmerie, ancien candidat à la députation, journaliste.

Autant que le permettent les sources consultées, Didier Galibert définit statistiquement la sociologie du personnel politique, son renouvellement selon les régimes par suite de l’usage d’un véritable spoil system à l’américaine et, dans l’histoire des deux dernières Républiques, l’émergence des nouveaux avara-pia – expression ancienne désignant le personnes instruites dont la sagesse venait du nord, et s’appliquant aujourd’hui aux personnes ayant fait des études à l’extérieur. Il y confirme que la pratique politique a pour but d’atteindre un statut social bancairement assuré et définit les moyens de prévenir la précarité des fonctions dans l’Etat. L’empilement des organismes chargés de combattre toutes les formes de corruption, de concussion et de prévarication ne peut mettre fin à la « grande falsification ».

La grande question qui revient de façon récurrente est celle de la difficulté à concilier un système juridique idéal dans lequel le peuple est dépositaire du pouvoir et le délègue à des représentants, et le système ancien d’un monde enchanté dans lequel circule le hasina[2] de l’univers qu’avaient pu capitaliser certains ancêtres. Entre l’idéal-type de la domination légale-rationnelle et le principe – idéal-type d’une autre civilisation – « hiérarchique indonésien », ce qui est une façon de rappeler la nature de la culture malgache toujours tenue comme la norme et le fondement de la société dans le monde par la majorité de la population.

Je ne m’étendrai pas sur la richesse de l’ouvrage et encourage le lecteur à en faire une lecture attentive. Je dirai toutefois un mot de ce qui m’a déçu dans une partie du dernier chapitre, celle qui concerne les formes de rituels qui tentent de maintenir le lien avec le passé royal et qui mériterait d’être reprise.

Il ne me semble pas possible de mettre sur le même plan le doany – lieu de culte traditionnel – d’Andranoro près d’Antananarivo et celui de Miarinarivo à Majunga.

La tradition dit de Ranoro qu’elle fut une « personne qui devint Vazimba, quoiqu’elle eût été Fille-de-Prince et d’ascendance royale»[3]. Peu importe que le décès de Ranoro ait été présenté comme le « premier » suicide par noyade en Imerina, il est évident qu’elle bénéficia d’une sépulture aquatique comme en eurent les anciens rois et princes de la période dite vazimba et que c’est ainsi qu’elle-même devint Vazimba, c’est-à-dire un esprit aquatique qu’il fallait respecter et qui pouvait accorder ses grâces à qui la sollicitait. Dans le kabary qu’elle fit le dimanche 1er mars 1835 où elle demandait aux chrétiens de se dénoncer, Ranavalona ire n’oublia pas les tombes vazimba, promit une condamnation à mort à quiconque les profanerait et rappela que personne n’ignorait le hasina des Vazimba[4]. Le fait n’a pas été oublié et, dans la petite région que je connais un peu, des sépultures aquatiques et terrestres des Vazimba tout comme des sites andriana les plus anciens comme de ceux des 18e et 19e siècles, il est dit jusqu’à aujourd’hui qu’ils « possèdent le hasina » (manan-kasina). Que les gens continuent de fréquenter Andranoro que Solange Bernard-Thierry avait présenté il y a déjà cinquante ans dans un volume sur les pèlerinages publié au Seuil, n’a rien d’étonnant. Il fait partie de la vie quotidienne de beaucoup de gens qui ont besoin d’une aide. Mais, situé dans la proche périphérie urbaine, Andranoro a reçu toutes les nouveautés de la modernité matérielle. Son aménagement et son ameublement a beaucoup changé depuis que j’y suis allé la première fois en 1968. Il répond aux attentes de beaucoup de citadins qui se sont éloignés de leurs milieux et de leurs familles et qui « actualisent » le lieu qu’ils fréquentent. Quoiqu’il en soit, Ranoro n’est pas une razan’Andriana et son doany n’appartient pas à un réseau politique. Elle n’exerce, si j’ose me le permettre, que comme au titre d’une profession libérale « diplômée par les ancêtres » et son « cabinet » est ouvert de façon quasi permanente. Encore ne le fait-elle pas avec le secours des Antehiroka. Il y a cinquante ans, c’était une vieille dame betsileo qui officiait à son chevet.

Il en est tout autrement du doany de Miarinarivo. Le fanompoambe des Sakalava du Boina, quant à lui, s’inscrit dans une longue tradition historique qui, avec les représentants des anciens princes devenus zafintany, les Mananadabo, est ordonnée par la dynastie sakalava issue d’Andriamisara du Menabe, une tradition qui a été maintenue à l’époque du Royaume de Madagascar et, malgré les querelles entre branches dynastiques rivales – ady fanjakana, tsy misy farany, dit-on « aucun procès pour la Seigneurie n’a de fin » –, la tradition disais-je fut reprise au 20e siècle, quand le colonisateur rendit les reliques confisquées. Le culte des reliques royales, les mitahy ou razan’Andriana, fut maintenu dans le rova de Majunga et l’un de ses responsables fut dès le gouvernement de Ramanetaka (1825-1828) un officier merina. Celui-ci, Ramboa, fut dégagé des obligations militaires par Radama ii (1861-1863), mais Rafitrahana 13 Hrs ODP (Officier Du Palais) constatait qu’il ne serait pas bon que la Reine le fasse monter en Imerina du fait de sa connaissance des coutumes concernant les razan’Andriana et demande qu’il continue à s’en occuper[5]. Une thèse récente qui s’est longuement penchée sur ces rituels n’avait pas compris que, comme dans les autres principautés qui avaient fait allégeance à Ambohimanga et Antananarivo, les ancêtres de leurs rois étaient devenus les ancêtres du souverain du Royaume. En 1878, la reine Ranavalona  ii, quoique convertie au christianisme depuis dix ans, gérait toujours les rituels faits à ses ancêtres dans cette région et autorisait Ramboatofa Zanak’Andriana du Boina à accomplir un rituel aux tombeaux de Trongay et à demander quatre lamba comme participation de la population[6]. L’on ne peut non plus comparer les deux doany, car celui d’Andranoro est seul et se suffit à lui-même, alors que Miarinarivo reçoit le service (fanompoana) de toute une région. Dans les villages du Boina, il existe des Zombalahy[7] où l’on peut effectuer des demandes, mais surtout où sont rassemblés et d’où partent les bœufs ou l’argent destinés au doany de Miarinarivo[8].

Autre petit mot, concernant Anati-Rova après son incendie en 1995. La pléthore des écrits administratifs et autres montre bien la limite infligée au travail historien. Sitôt après l’incendie, il fut nécessaire de procéder à des travaux de nettoyage de l’enceinte royale. Aucun ouvrier ne consentait à y intervenir, si elle n’était pas purifiée et rétablie dans son intégrité antérieure. Cette cérémonie fut donc demandée à une dame (descendante à la sixième génération du grand roi Andrianampoinimerina) qui l’organisa avec les Antehiroka et des zana-drano. Un Zanak’Andriana dont les parents étaient encore vivants (velon-dray aman-dreny) procéda aux aspersions d’eau lustrale préconisées. Les travaux purent alors commencer. Mais dans la ville et dans la région, des personnes vinrent remercier la dame du rituel accompli et lui dirent que, comme ils se sentaient coupables de n’avoir pas fait ce qui aurait dû protéger Manjakamiadana et ses autres maisons – comme dans le passé, le peuple andriana ou pas se sent toujours responsable de ses princes –, ils se sont alors sentis autorisés à procéder eux-mêmes aux sacrifices requis dans leur tanindrazana. Dans ces rituels privés, les offrandes faites allèrent du poulet au zébu.

La dame fut alors chargée de mettre en place la restauration. Des Zafimaniry dont les ancêtres avaient autrefois travaillé au Rova, acceptèrent, pour Mahitsielafanjaka et Besakana, de faire selon les anciens principes le choix et la coupe en forêt des bois nécessaires et la construction de ces deux trano kotona. Selon les principes du fanompoana royal, ils ne demandaient pas de salaire, mais seulement d’être nourris pendant les travaux. Ils demandaient aussi qu’à l’ancien portage du bois soit substitué son transport par camions. Pour cette restauration, des associations se créèrent pour lever des fonds et l’Unesco débloqua un crédit d’un milliard de francs. C’est alors que l’odeur du crédit éveilla les appétits et que se mit en branle la machine administrative avec les textes que Galibert a pu collecter. On sait la suite. Sur le milliard, environ 600 millions servirent entre autres à financer le voyage en France de la femme d’un ministre qui alla moins pour s’y soigner que pour y faire ses courses. Le directeur de l’opération abandonna le recours aux Zafimaniry, fit appel à une entreprise et entra dans le circuit monétaire. De faux comptes rendus prétendirent mettre par écrit ce qui aurait été les décisions des réunions du comité. La falsification était évidente. Devant l’évolution de l’affaire, il passa quelques temps hébergé aux frais – légers – des contribuables et finalement ne s’en sortit pas trop mal. La dame avait été contactée à nouveau pour reprendre la direction. Elle accepta à la condition que les comptes financiers de l’opération soient établis et rendus publics. Condition inacceptable pour une administration solidaire et l’affaire en resta là.

Disons que la dame ne fit jamais de politique partisane malgré les suggestions et propositions qui lui furent faites. Elle était de bonne naissance selon les normes traditionnelles. Elle a donné des preuves de son attachement à la culture malgache et, dans l’esprit de la Renaissance attaché à la raison et au passé, a fait ce qui lui semblait possible pour sa « defence et illustration ».

Didier Galibert parle des actions fédératrices de l’andrianité. Elles furent nombreuses et beaucoup furent désintéressées. L’ouvrage parle d’une association Manjakamiadana Vohitra Masina qu’il traduit ainsi : « L’Acropole sainte de Manjakamiadana ». Je ne sais si une telle association a jamais existé. J’en connais une – peut-être est-ce la même – qui s’appelait Manjakamiadana sy ny Vohitra Masina que présida justement cette dame. Son premier objectif – question de calendrier et d’urgence – était bien la restauration de Manjakamiadana. A moyen terme – ce que ne révèle pas immédiatement une langue qui peine à distinguer le singulier et le pluriel –, il s’agissait de s’occuper de toutes les « acropoles » de Madagascar. Il était déjà question de restaurer les tombeaux de Maneva au nord de Mahabo-Atsimo où reposent Ramitraho, Renasa, Ratovonkery et, je crois bien, Resinaotse. Fils de Ramitraho, Renasa fut le dernier roi du Menabe et fit allégeance à Ranavalona ire en 1834. Dans un travail où surgissent souvent des ethnonationalismes ou des ethnorégionalismes, il me semblait utile de le préciser.

J’hésite à ajouter un dernier tout petit mot sur « l’ancestralité exacte » de Ravalomanana dont Didier Galibert traite aux pages 451 et suivantes. La question est récurrente dans les conversations tananariviennes. Il est évident qu’il ne faisait pas partie du petit monde de l’informateur de référence n° 2. Dans le petit monde auquel appartient celui-ci, être andriana, c’est effectivement avoir une ascendance connue et un tanindrazana reconnu, mais aussi avoir fait des études à l’extérieur, avoir invité et avoir été invité aux anniversaires ou aux sauteries organisées à la Haute Ville lors des vacances universitaires, autant qu’avoir été invité aux mariages parisiens. Les observateurs en cabinet – ce que sont souvent nos modernes citadins et certains de nos enseignants de sociologie – imaginent assez bien qu’un andriana ne vive que de la rente foncière. Or, si l’on connaît un tant soit peu la campagne d’Imerina, on sait qu’il est des andriana qui manient la bêche et cultivent eux-mêmes leurs rizières. Et dans une fratrie d’andriana citadins, il n’était pas rare que l’éventail des professions aille du médecin au gardien de la mission catholique et à la « gouvernante » chez des Vazaha. Du Président de l’époque, ceux qui étaient étudiants à Paris dans les années 60, peuvent se souvenir que son cousin germain en classe prépa à Louis-le-Grand était andriana et ils pourraient aujourd’hui savoir que c’est ce dernier qui conserve la clef du tombeau familial d’Imerikasinina – il est donc le tompom-pasana – et que c’est dans ce tombeau qu’a été « caché » il y a quelques années le frère aîné du Président, victime d’un cancer. Il ne faut pas oublier que c’est parce qu’on l’a su ou cru andriana, peu importe, qu’il a recueilli beaucoup de voix à la périphérie « côtière », tant reste grand mais inexplicité le désir que les formes européennes des divers systèmes politiques postcoloniaux laissent la place à un système reconnu comme malgache. C’était déjà en 1947 la raison pour laquelle beaucoup d’insurgés voulurent être miaramilan-dRavoahangy – Ravoahangy incarnant alors cet espoir. Pour en revenir à Ravalomanana, qu’il n’ait pas été issu de l’Atin’Andriana tel que conçu au 19e siècle, n’interdit pas qu’il eût pu être choisi. Quand Ranavalona iii et ses proches semblèrent ne plus satisfaire à leurs devoirs en 1896, c’est un petit seigneur héréditaire d’Ambohipaniry, donc sans doute Andriamasinavalona, qui fut choisi comme Roi à Andrarankasina selon les principes des traditions les plus anciennes[9]. De nos contemporains, si l’on sait ce que sont traditionnellement les membres de la famille proche – disons depuis les arrière-grands-parents –, des autres, on ne le découvre souvent que dans les faire-part et si l’on se rend aux funérailles ! Encore y faut-il que ce ne soit pas un tombeau récemment construit.

Il n’en reste pas moins que Les gens du pouvoir… est un excellent travail et qui, du fait même de son excellence, devrait susciter d’autres recherches. Je vois tout d’abord trois axes qui devraient intéresser un anthropologue historien.

1. Il serait intéressant de mieux connaître les statuts traditionnels des ancêtres des acteurs actuels. Ce n’est pas le seul républicanisme qui les occulte. Il suffit de relire les notices nécrologiques des revues missionnaires, quand un bon chrétien ou une bonne chrétienne quittait ce monde : si le nom personnel des parents était donné, quand eux-mêmes étaient de bons chrétiens, rien n’était dit du lieu de sépulture. Or, il est évident que l’enseignement colonial ne l’ayant pas au nombre de ses soucis, seule l’éducation familiale a pu souvent transmettre une tradition du bien public. Un exemple : dans une famille roandria du Sud, un beau conte rappelait aux enfants que si, au temps lointain des origines, le grand ancêtre avait pu obtenir ce statut privilégié, c’était qu’il avait su sacrifier ses intérêts les plus personnels au profit du grand nombre. Et ce n’est pas l’enseignement postcolonial qui avait conduit celui de ces enfants qui me racontait cette histoire, à se consacrer à la défense des droits de l’homme et du citoyen depuis une vingtaine d’années. Cette éducation familiale à laquelle je songe fut aussi celle qui, en Imerina à l’époque coloniale, engagea nombre de jeunes andriana, de Manisotra et de Manendy[10] au service des Eglises ou de la médecine. Cette très ancienne aristocratie qui avait été au service de la royauté mais aussi du peuple, n’avait pas oublié ce que devait être son rôle sur cette terre.

2. Il serait intéressant aussi de suivre les parcours de formation des jeunes qui partirent étudier en Europe et qui ne se contentèrent pas des Universités et des grandes écoles. Certains complétèrent leur formation en allant suivre les cours des écoles du parti communiste et vendaient L’Huma-Dimanche le matin à la sortie du métro parisien. D’autres passèrent par des administrations municipales françaises de droite pour s’initier à la pratique de la vie politique au quotidien. Il faut dire que dans certains de ces choix joua la nature de l’enseignement secondaire français tant en métropole qu’à la colonie. Outre la place revendiquée de l’Union soviétique dans la lutte anticolonialiste, il montrait le plus souvent – et surtout en histoire et géographie – que l’horizon vers lequel le monde se dirigeait était celui des « lendemains qui chantent ». Il faudrait aussi éclairer la part de ceux qui voulurent être des « éveilleurs de conscience » pour créer cet homme nouveau politique et qui auraient pu faire qu’une forme de polpotisme[11] eût attiré l’attention sur Madagascar avant qu’il n’éclate au Cambodge.

3. Il serait utile, tant qu’il y a encore des témoins qui peuvent fournir ce que ne nous disent pas les archives écrites ou imprimées, de faire les biographies d’hommes politiques comme Victor Miadana, Jean-François Jarison, Laurent Botokeky, Calvin Tsiebo, Monja Jaona, Alfred Ramangasoavina, Albert-Marie Ramaroson ou Rakotovao Razakaboana. Laurent Botokeky dont le père était comorien et qui était allié à la famille royale du Menabe par les femmes, participait toujours à la préparation et à l’organisation du Fitampoha et quitta ce monde, étant alors frère lai du Tiers-Ordre franciscain ; dans son ministère, seul le directeur vazaha de l’enseignement technique était membre du Psd et de la Sfio. Calvin Tsiebo de famille Zafimanely, quand il était élève à Le Myre de Vilers, mettait un mois pour rentrer à pied chez lui à Betroka et autant pour en revenir. Monja Jaona était issu lui aussi d’une grande famille antandroy, celle des Andriamanare. Qu’ils aient suivi ou combattu le colonisateur, ils s’étaient mis aussi au service du peuple. Il y a là de beaux parcours qu’il conviendrait d’éclairer.

Dans cet ouvrage, le lecteur seulement francophone sera heureux de trouver un petit lexique lui expliquant les termes malgaches utilisés dans le corps du volume où ils sont déjà expliqués. L’étudiant malgache aurait sans doute préféré un petit lexique des termes surtout français quand certains sont même introuvables dans le Dictionnaire Universel de la francophonie[12]. Aporie, anomie, palimpseste passent encore, mais évergétisme, labilité, performatif ou encore straddling risquent fort de ne pas être compris, ne serait-ce qu’un peu. Même quand il s’agit d’une belle formule de la conclusion qui dit « L’avenir n’est pas seulement devenu imprévisible : il ne peut être rêvé que dans l’aporie du palimpseste de l’universalité des droits et de la sacralité absolue du pouvoir » (p. 492). Lequel de nos étudiants comprendra que l’histoire malgache ancienne fut écrite sur un parchemin, c’est-à-dire une peau de mouton, que ce texte fut ensuite effacé pour y écrire l’histoire de Madagascar récente, mais que les techniques de l’Ecole des Chartes peuvent toujours faire resurgir à la vue et à la conscience le texte que l’on a voulu effacer ? Tous ceux qui sont dépositaires de ce palimpseste peinent, quant à eux, à comprendre ce que l’on a voulu effacer tout autant que ce que l’on a tenu à y inscrire par dessus. Mais il y a le petit nombre de ceux pour qui, comme on me le disait un jour, la nuit du 4 août fait partie de l’héritage de la Grande Île.

Auteur : Jean-Pierre Domenichini
Membre titulaire de l’Académie Malgache
Commandeur de l’Ordre National


[1] Didier Galibert, 2009, Les gens du pouvoir à Madagascar. Etat postcolonial, légitimités et territoire (1956-2002), Paris, Karthala / Cresoi, 575 p.

[2] Équivalent du mana polynésien, le hasina est «la vertu intrinsèque ou surnaturelle qui rend une chose bonne et efficace dans son genre» selon Weber (1853) ou « l’essence élémentale en l’intime du Tout et de l’Unique » selon Jacques Rabemananjara (1985).

[3] « Ranoro dia olona nanjary Vazimba, nefa izy io dia zanak’Andriana teo aloha sady taranak’ Andriana» In : J.-P. Domenichini, Les Dieux au service des Rois. Histoire orale des Sampin’andriana ou Palladiums royaux de Madagascar, Paris / Sophia-Antipolis, C.N.R.S., 1986, 718 p. à la page 418-419.

[4] « Ny fasam-Bazimba koa manko no tsinontsinona, nefa iza no tsy mahalala ny hasin’ ireny ? […] ka raha misy mandrava ireny fasam-Bazimba ireny intsony, matiko, hoy Ranavalomanjaka ». In : Rabary, 1925, Ny maritiora malagasy. Tantaran’ ny fanenjehana mangidy…, Tananarive, Ffma Faravohitra, 158+11 p. (4e édition).

[5] Lettre du gouverneur Andrianatoro en date du 2 Alakarabo 1864.

[6] Lettre du gouverneur Ramasy en date du 7 Asombola 1878.

[7] Le Zomba, ou Lapa sur les hautes terres, est un palais. Dans les villages du Boina, le Zombalahy représente le doany central de Miarinarivo.

[8] «Ny Zombalahy dia toerana hitondrana ny fanompoana ho any amin’ny Doany izay ao Mahajanga. Ny fanompoana atao amin’izany dia vola na omby. Ka raha misy hanao fanompoana vola na omby dia ao amin’ny Zombalahy no miainga ny fanompoana ho entina. Ny Zombalahy dia toerana hanaovana hataka koa», in : Vohangy E. Razafinandriana, Tantaran’Ambalabe any Boina, 1988, 5 p. manuscrites.

[9] Cf. Stephen Ellis, 1998 [L’insurrection des Menalamba. Une révolte à Madagascar, 1895-1899, Paris / Antananarivo, Karthala / Ambozontany, 282 p.], pp. 143-144.

[10] Manisotra et Manendy sont les deux premiers rangs des Mainty enin-dreny qui sont les serviteurs-courtisans de la royauté.

[11] Le jour d’avril 1972 où éclata la grève des étudiants de médecine, un jeune du Monima que choyaient les chercheurs en sciences humaines de l’Orstom et qui passa ensuite dans les rangs du Mfm, nous disait entre autres qu’un de leurs objectifs était d’éliminer physiquement tous les andriana qui avaient plus de 35 ans.

[12] Editions Hachette-Edicef, 1995, 1503 p.

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